Pétrole et cours du gaz : un lien qui s'est défait
Pendant quarante ans, le prix du gaz en Europe a suivi celui du pétrole avec six à neuf mois de retard, parce que les contrats de long terme y étaient indexés. Depuis les années 2010, le gaz a son propre marché, le TTF néerlandais, coté en euros par mégawattheure ; en 2022, il a flambé dix fois plus que le baril. Le lien n'a pas disparu, mais il s'est inversé : c'est désormais le gaz qui, parfois, tire le pétrole.
Mis à jour le 9 octobre 2026 · Dossier Du baril à la pompe
Deux énergies longtemps liées
Le gaz naturel et le pétrole sont souvent extraits des mêmes gisements et se substituent l'un à l'autre dans l'industrie et la production d'électricité. Quand les premiers grands contrats gaziers européens ont été signés dans les années 1960 et 1970 (Groningue, Algérie, URSS, Norvège), aucun marché du gaz n'existait : les vendeurs et les acheteurs ont indexé le prix du gaz sur celui des produits pétroliers concurrents, le fioul lourd et le fioul domestique, avec une moyenne glissante de six à neuf mois. Le gaz suivait donc le baril, en retard et lissé. Cette « indexation pétrole » (oil indexation) régissait encore l'essentiel des contrats européens au début des années 2010 et reste la règle pour une grande partie du gaz naturel liquéfié vendu en Asie, indexé sur le Brent ou sur le brut japonais (JCC).Le TTF : le prix du gaz en Europe
Le Title Transfer Facility (TTF) est le point d'échange virtuel du réseau gazier néerlandais, devenu dans les années 2010 la référence de prix du gaz pour toute l'Europe continentale, comme le Brent l'est pour le pétrole. Le TTF cote en euros par mégawattheure (€/MWh) sur la bourse ICE Endex, pour la livraison du lendemain, du mois suivant, des trimestres et des saisons. Pour comparer avec le pétrole, on convertit : un baril contient environ 1,7 MWh d'énergie ; un Brent à 90 dollars (82 €) vaut donc environ 48 €/MWh. Quand le TTF dépasse ce niveau, le gaz est plus cher que le pétrole à énergie égale, ce qui pousse les industriels à basculer vers le fioul quand ils le peuvent.Le découplage
À partir de 2009, l'arrivée du gaz de schiste américain, l'essor du GNL et la libéralisation du marché européen ont créé un marché spot abondant et moins cher que les contrats indexés sur le pétrole. Les acheteurs européens ont renégocié leurs contrats, Gazprom en tête, pour les indexer sur le TTF ; vers 2020, plus des trois quarts du gaz vendu en Europe étaient à prix de marché. Le gaz a alors cessé de suivre le baril : en 2019-2020, le TTF est tombé sous 10 €/MWh, un record de faiblesse, pendant que le Brent restait entre 40 et 70 dollars.2022 : quand le gaz a tiré le pétrole
La réduction puis l'arrêt des livraisons russes par gazoduc en 2022 ont fait exploser le TTF : plus de 340 €/MWh en séance le 26 août 2022, soit l'équivalent énergétique d'un baril à plus de 600 dollars, contre un Brent qui culminait à 128 dollars en clôture. Pour la première fois, c'est le gaz qui a entraîné le pétrole : les centrales électriques et les industries ont remplacé du gaz par du fioul et du gazole partout où c'était possible, ajoutant plusieurs centaines de milliers de barils par jour à la demande de pétrole et soutenant les marges de raffinage. Le TTF est revenu sous 50 €/MWh en 2023 avec les terminaux de GNL et la baisse de la demande, puis a évolué entre 25 et 60 €/MWh en 2024-2025 au gré du remplissage des stockages et des tensions sur le GNL.Ce qui lie encore les deux prix
- Le GNL indexé sur le Brent : une grande partie des contrats de gaz naturel liquéfié du Qatar et de l'Australie vers l'Asie reste indexée sur le pétrole ; quand le Brent monte, ces cargaisons coûtent plus cher et moins de GNL arrive en Europe.
- La substitution : dans l'industrie, la production d'électricité et le chauffage collectif, fioul et gaz se remplacent ; un écart de prix durable déplace la demande de l'un vers l'autre.
- Les gisements associés : le pétrole de schiste américain produit du gaz associé en abondance, qui a fait chuter le prix du gaz aux États-Unis (Henry Hub) et alimente le GNL exporté vers l'Europe.
- La géopolitique : les mêmes régions (Russie, Golfe, Afrique du Nord) et les mêmes détroits concentrent les deux ressources.